lundi 12 janvier 2015

"L'âme du monde" de Frédéric LENOIR (Ed. Pocket, n° 15647)



Première approche du livre :
 « L’âme du monde », de Frédéric LENOIR, peut apparaître comme étant un livre de plus conjuguant avec aisance, les déjà vieilles recettes de la pensée positive, celles de l’ésotérisme et de la philosophie antique et le « sociologiquement correct » qui, tout étant relatif, gomme et réduit les différences pour prôner (intellectuellement) l’unicité de la grande famille humaine appelée à cesser de se déchirer et à aller résolument vers demain sur des chemins pacifiés (sic)… 
Si l’âme du monde n’est que cela, c’est un livre de trop, inutile ou presque !




Pour étayer mes dires, quelques recettes ou croyances de la Pensée Positive que d'aucun veulent, en plus, Permanente:
Tout est possible à celui qui a foi en lui-même, qui croit en lui! Chacun a le pouvoir de décider! Les mots qu'on utilise disent et construisent nos pensées. Nous en sommes donc les maîtres. Ce que je pense façonne mon existence et me conduit inéluctablement vers le Bonheur (réussite) ou vers les pentes du Malheur (échec). C'est moi qui conduis! L'avenir se crée, en moi, dès aujourd'hui! C'est mon fort intérieur qui en est la source! Je pense, donc je peux! Ma pensée positive est la clé de ma réussite! ... Si j'ai la foi en moi ... tout est possible! 
Pour les mêmes raisons, quelques recettes ou croyances ésotériques: 
L'ésotérisme étant un enseignement réservé à des initiés, ses doctrines semblent secrètes. En fait, il serait plus juste de dire que la nature même d'un enseignement ésotérique (intérieur) est tellement d'ordre spirituel qu'il ne peut être dit dans le contexte usuel des mots. Il doit s'exprimer par des paroles, des paraboles, des contes, images ou symboles qui, peu à peu secrètent, distillent au choeur des entités "esprit-corps" des initiés une nouvelle manière d'appréhender le monde et l'envie de transmettre aux autres cette vision cosmique par un mode de vie, en actes, paroles et pensées qui révèlent ce Monde Nouveau atteint.  L'enseignement ésotérique s'appuiera donc sur la profonde connaissance du Monde, de l'Homme et d'une Sagesse -divine ou sacrée- pressentie dans l'organisation du Grand Tout!
Quant à l’apport de la philosophie antique, je pense pouvoir énoncer, un peu trop brièvement peut-être, que, premier pas des philosophies qui naîtront par la suite et se développeront en courants parfois contradictoires, souvent opposés et trop souvent exclusifs, la philosophie antique se caractérise par cette volonté de découvrir et nommer ce qui permet le maintien de l'équilibre organisé du Monde 


L’histoire racontée : 
L’auteur réunit dans un monastère du Tibet 8 sages qui reçoivent et se donnent pour mission de transmettre l’enseignement fondamental qui devra permettre à deux adolescents de comprendre, d’expérimenter et de transmettre à leur tour ce qui est nécessaire pour que se maintienne l’âme du monde, cette force bienveillante qui maintient l’harmonie de l’univers.  Bref, on va, comme dans tous les séminaires « zénétiques », on va se poser les questions du sens de la vie, de la vraie liberté, du fondement de l’amour, de la réconciliation corps-esprit, de la nécessité de vivre ici et maintenant, acceptant les bonheurs et malheurs comme des marches d’un escalier qui permettent de gravir, de monter vers un plus haut que nous.  Comme bien souvent, dans ce type de « bonnes pensées », il y a un peu de tout. En effet, les 8 sages sont d’obédience très diverses. Pour eux, la source est, selon chacun, le chamanisme, la philosophie européenne, la mystique hindouiste ou chrétienne, le soufisme musulman, le kabbalisme  juif, le taoïsme chinois ou encore le bouddhisme tibétain.
Mon avis sur le contenu : 
Avouez qu’avec une telle richesse, il y a de quoi faire son marché !  Même si, c’est une évidence, les mêmes histoires, les mêmes contes philosophiques existent, à quelques nuances près, dans chacune des traditions orales de ces courants de pensées. 
Et, après la lecture d’un tel livre, « tout le monde, il sera beau, bon, juste et zen … surtout si, comme moi, il vit sa vie, en plein accord avec son aspiration profonde, dans le respect du droit que possède chacun de penser ce qu’il veut et de vivre en conséquence, en harmonie avec lui-même, le monde, le cosmos … [ndlr : bémol : à défaut de pouvoir vivre dans la vraie vie avec son voisin, qui plus est, doit être étrange(r) puisqu’il semble ne pas vraiment toujours penser comme moi ! ]
Voilà, c’est dit ! Si le livre de Frédéric LENOIR n’est qu’un ouvrage de plus dans ce genre littéraire, je lui attribue la note de 3/10. Un point pour l’écriture agréable et facile à lire, un deuxième pour le florilège de contes, paroles de sages et autres belles pensées avec lesquelles je suis, pour la plupart, entièrement d’accord et pour lesquelles, un rapide survol de lecture fait office de rappel des règles de bonnes conduites, ma foi aussi utile que les campagnes de rappel des règles élémentaires de conduite menées par l’IBSR ou tout autre organisme de sécurité routière en nos pays. Enfin, le dernier point, je l’attribue pour la brièveté du livre. Pas besoin de 500 pages pour délivrer le message !
Mais, à y regarder de plus près, il y a, au moins, trois autres bonnes raisons de consacrer une bonne paire d’heures à la lecture de ce récit :
J’aime l’idée que la Sagesse des anciens soit transmise à des adolescents. Ces jeunes que l’on perçoit trop souvent comme des « crises » et si peu comme « l’à-venir ». Le fait que la transmission soit orale et évite donc le piège du Livre et de toutes ses querelles interprétatives est aussi un clin d’œil à notre société.
J’aime l’idée que l’essentiel qui doit être poursuivi est la recherche du dénominateur commun plutôt que les forces séparatrices.   Et l’actualité déchirante de janvier 2015, en France et dans le monde,  ne peut que me conforter dans cette nécessaire urgence à crier que nous devons nous dresser pour un vivre ensemble et une intégration de nos différences.
Enfin, j’aime le sens des nuances contenues dans les propos de LENOIR. Alors que l’auteur vient de mettre ses sages en recherche et partage,  alors que ceux-ci ne sentent pas encore très bien ce qu’il convient de faire, ils se taisent, prient ou méditent, chacun dans sa voie spirituelle… C’est alors que l’auteur fait dire à l’un d’eux : « Nous n’avons pas prié ensemble… mais nous étions ensemble en prière »…  En ces jours sinistres de janvier 2015, alors que nous sommes tous Charlie, sans doute pour de multiples bonnes raisons, même si parfois celles-ci semblent incompatibles, il est bon de réfléchir à la tension qui doit exister entre la volonté d’être semblable sans être identique. Vouloir percevoir la force des complémentarités plutôt que de se perdre dans une apparente unicité,  à terme, réductrice. On ne peut jamais autant se rapprocher de l’autre que lorsqu’on garde distance… Pour se rapprocher, il faut que l’autre ne soit pas moi, mais lui !  Et ce type de nuances, d’approches subtiles, on le sent très présent dans ce conte philosophique « L’âme du Monde »…
Mon avis sur l’écriture :
Frédéric LENOIR écrit avec aisance. C'est un conteur affirmé. Ce style convient particulièrement bien ici. Plaçant son récit dans le cadre d'une transmission orale d'un enseignement pour le Monde, Frédéric LENOIR utilise, avec justesse, les ressorts habituels du genre: le découpage en sept temps d'enseignement (chiffre chargé de sens dans la symbolique numérique) les répétions de formules introductives aux prises de parole, les contes et paraboles qui touchent l'imaginaire et laissent des traces dans les mémoires, les temps d'arrêts, de silence qui permettent l'intériorisation du contenu. Tout cela rend l'écriture agréable et la lecture facile. 
En conclusion : 
Un livre qui ne révolutionnera rien … mais qui, peut-être, permettra au lecteur la poursuite d’une évolution vers plus de sens, de vie, d’amour et de reliance dans le Monde. 

dimanche 4 janvier 2015

"Moi, Malala, jelutte pour l'éducation et je résiste aux talibans" de Malala YOUSAFZAï (Ed. Le livre de poche, n° 33357)

« Moi, Malala, je lutte pour l’éducation et je résiste aux talibans » de Malala YOUSAFZAÏ (avec la collaboration de C. LAMB) est une confirmation de deux idées majeures qui m’accompagnent depuis longtemps sur mon chemin de vie : Il faut se battre pour promouvoir l’éducation et il faut arrêter de diaboliser l’Islam, tout en poursuivant la dénonciation les dérives de tout extrémisme religieux.

Extrait du quatrième de couverture: 

Quand les talibans prirent le contrôle de la vallée du Swat, au Pakistant, une toute jeune fille, refusant l'ignorance à laquelle la condamnait le fanatisme, résolut de se battre pour continuer d'aller à l'école. Son courage faillit lui coûter la vie: en octobre 2012, à 15 ans, Malala YOUSAFZAÏ est grièvement blessée d'une balle dans la tête. Cet attentat censé la faire taire l'a au contraire confortée dans son engagement en faveur de l'éducation des filles de son pays et des millions d'enfants non scolarisés de par le monde. ...

Extrait d'une information relayée par Le Monde de ce 16 décembre 2014:

Un commando taliban a attaqué, dans la matinée du mardi 16 décembre, une école accueillant des enfants de militaires à Peshawar, principale ville du nord-ouest du Pakistan, qui compte environ 4 millions d'habitants. En fin d'après-midi, l'armée pakistanaise a annoncé la fin des combats contre les six assaillants du Mouvement des talibans du Pakistan (TTP), à l'origine de l'attaque. Au moins 141 personnes ont été tuées dans l'assaut, dont 132 enfants. 

En 2012, c’est ce même groupe terroriste qui avait revendiqué la tentative d'assassinat de la jeune Malala Yousafzaï – lauréate du prix Nobel de la paix en 2014. 

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2014/12/16/pakistan-des-talibans-attaquent-une-ecole-militaire_


Mon intérêt pour ce livre : 

Malala, prix Nobel de la paix 2014, attentat des talibans tuant 141 personnes dont 132 enfants… Ces informations éclairent ce livre et en souligne toute l’actualité !
Ce n’est pas un roman, la réalité malheureusement a dépassé et dépasse encore toute fiction. Ce n’est pas non plus seulement un essai développant une thèse, un point de vue intellectuel à confronter à d’autres. C’est un livre de Mémoires. Le récit d’une transformation de la société dans la vallée du Swat, du Pakistan. Et c’est surtout l’interaction entre des faits historiques, des prises de position de personnages politiques bien réels et celles, non moins réelles d’une famille, d’un papa et de Malala qui persévèrent dans leur croyance qu’il est bon d’éduquer et de suivre le Coran plutôt que les utilisateurs nuisibles que sont les talibans et tous ceux qui, par intérêts ou par lâcheté, les laissent prendre un pouvoir illégitime.
Récit d’une longue montée vers l’impensable, la tentative d’assassinat de Malala et, malgré tout, la poursuite de son combat et sa mondialisation. Un livre empli d’interpellations, de bonnes questions d’une fille à son père ou aux dirigeants politiques qu’elle rencontre. Un livre empli de réponses courageuses, de vouloir apprendre et savoir-vivre.  Un livre qui ne peut nous laisser insensibles et doit nous pousser à lutter, là où nous le pouvons pour les idéaux défendus par Malala !


Mon avis sur l’écriture :

Quelques très belles images :
 Je viens d’un pays qui est né à minuit. Quand j’ai failli mourir, il était juste midi passé. (1ere phrase du prologue)
« Je connais l’importance de l’éducation, car on m’a pris de force mes stylos et mes livres » (chap 17, p. 271)
Au Pakistan, quand les femmes disent qu’elles veulent l’indépendance, les gens pensent que cela signifie qu’elles refusent d’obéir à nos pères, frères ou époux. Mais ce n’est pas c que cela veut dire. Cela signifie que nous voulons pouvoir décider pour nous-mêmes. Être libre d’aller à l’école ou de travailler. Il n’est écrit nulle part dans le Coran qu’une femme doit dépendre d’un homme. (Chap 18,p. 277)


Toutefois, l’écriture m’a semblé parfois décousue, un peu alourdie par des digressions, par l’apport de trop de détails sur les différents protagonistes de l’histoire … 

Mais il s’agit de l’Histoire ! Alors, ces détails ont une importance, ils authentifient les faits et donnent une série d’éclairages pertinents sur la vie d’une famille, d’une jeune fille musulmane au Pakistan.

En conclusion: 

Une histoire à faire connaître auprès de tous ceux qui dénigrent la nécessité de l’enseignement, l’éducation, tout spécialement des filles et qui confondent Islam et positions de déviants religieux de tous poils !

jeudi 25 décembre 2014

"Meursault, contre-enquête" de Kamel DAOUD, (Ed.:Actes sud, 2014)

Bien belle découverte que ce  « Meursault, contre-enquête » de Kamel Daoud (Ed. Actes sud, 2014). À lire, sans retenue !
 Kamel DAOUD, journaliste algérien, s’adosse, sans s’opposer, à l’Étranger, ce monument de littérature écrit en 1942 par Albert Camus. Auteur qu’il ne citera jamais mais dont il soulignera la grande maîtrise de la langue et sa capacité à tout dire, tout inventer  en si peu de mots.  DAOUD signe ici son premier roman.  Et quel roman !
J’avais choisi de relire l’Étranger de Camus juste avant de commencer ce « Meursault, contre-enquête ». Excellente idée tant le parallélisme est saisissant, au sens propre du terme. Le lecteur est pris dans la double mécanique d’écriture, celle de Camus, celle de DAOUD. Et ces mécaniques sont profondément humaines,  pas nécessairement chaleureuses, il y a trop de détachement et d’indifférence apparente chez l’un et trop d’attente et de colère chez l’autre pour pouvoir parler de chaleur dans les relations … et puis, il y a eu meurtre, tout de même, non ? Mais au fait, qui ou quoi a-t-on tué ?
Le personnage central de ce roman est Haroun, le frère de Moussa, cet arabe tué par Meursault. Haroun qui n’a jamais pu être lui-même face au fantôme de son mort de frère, de cette mère qui n’a plus qu’un fils, celui qui a été tué, face à cette population qui ne peut accepter que Haroun ne participe pas la guerre d’Indépendance et refuse l’Islam comme Meursault refusait la religion catholique.  Kamel DAOUD  multiplie dans son roman les allusions au récit de Camus, en symétrie, en faux-semblants, en contre-point, il distille une histoire qui dépasse les personnages de Meursault, le français, ou de Moussa, l’arabe. Par ce jeu d’adossement, il sublime la question de la croyance ou non, du pouvoir que veulent jouer dans le monde les religieux de tous poils (fussent-ils laïcs).  
En donnant la parole à la partie adverse, DAOUD nous entraîne bien au-delà d’une simple contre-enquête, il nous fait rentrer dans une réflexion métaphorique  sur l’Identité de l’Homme,  celle d’un peuple, celle d’une religion qui veut tout régenter… L’Algérie, et derrière elle toutes les colonies, que sont-elles devenues ?  Après la négation d’un peuple qui a duré des décennies, après son soulèvement et son Indépendance gagnée au combat, que reste-t-il du Peuple et surtout de l’Homme ?
Les personnages sont très sobrement mais justement chargés de toute la difficulté existentielle chez qui veut être un homme capable de se situer dans sa propre histoire. Que doit être un humain en ce monde ? Doit-il refléter, s’adapter, se fondre dans le modèle dominant d’une Société ? D’une religion ? Doit-il être celui que le regard des autres attend ? Peut-il se permettre de penser par lui-même ? Son espace de liberté doit-il lui être dicté par sa conscience ou par « les pensées uniques » qui se succèdent dans le temps ou coexistent dans des civilisations contemporaines ?

Où l’Homme peut-il se tenir debout ? Où peut-il exister pour ce qu’il est et non par ce qu’on croit percevoir de lui ? 

vendredi 19 décembre 2014

"L'étranger" de Albert CAMUS

« L’étranger » de Camus (Ed ; Le livre de poche n°406)… Voilà bien un vieux livre ! Je l’avais lu, scolairement, il y a quelques 45 ans… Je viens de le relire. Édifiant ! 

L’écriture de Camus a traversé le temps, son histoire tient toujours : un être peut être jugé sans être compris !
Et ce n’est pas à l’heure des « ébats sociaux sur Facebook, twitter ou autres réseaux que l’on oserait contredire la fragilité des jugements péremptoires dont s’empare, souvent sans discernement, la vindicte publique. Car, -et ce n’était pas, dans mon chef, une faute de frappe si je viens de parler « d’ébats sociaux »- pour bon nombre, il s’agit bien plus de s’ébattre, d’éclabousser, « d’éclats-bouser » (si ce néologisme m’est permis) plutôt que de chercher à comprendre, à écouter, à démonter les mécanismes qui se sont mis en place pour donner aux faits, aux gestes, aux propos leurs vraies valeurs !
Ce livre que je relis après plus de 45 ans, je le reprends avec mes annotations de jeune adolescent... J'avais souligné des passages, des phrases, des bouts de situations qui, à l'époque me touchaient, me posaient question, m'invitaient à réfléchir, à débattre avec mes condisciples de classe.  A peu près tout ce que j'avais souligné alors, je le retiens aujourd'hui. Exemple: "Il (Le juge) m'ad'abord dit qu'on me dépeignait comme étant d'un caractère taciturne et renfermé et il a voulu savoir ce que j'en pensais. j'ai répondu: "c'est que je n'ai pas grand chose à dire. Alors je me tais."         Quelle sagesse!!!!     

Quand l'autre est étrange à nos yeux, il nous est plus facile de le condamner que de chercher à le comprendre. Et le propre de l'opinion publique, c'est de juger les personnes avant même de comprendre les faits!  

Camus touche parfaitement sa cible lorsqu’il dénonce les travers d’une justice qui condamne un étranger … simplement parce qu’il est étrange aux yeux d'autrui, non conforme aux attitudes et déclarations politiquement correctes dans une société qui n’admet pas, ou si peu, la différence !

Sans m'attarder ici sur le style de Camus (on a déjà tant écrit à ce propos!), je veux simplement souligner que bien des auteurs actuels tentent d'utiliser cette écriture qui paraît simple, dénuée de toutes fioritures mais qui, en fait est dense et riche en résonances lorsqu'on veut se laisser prendre par "un essentiel qui, en peu de mots, dit tout".

Camus, avec son roman « L’étranger » paru en 1942, est d’une actualité fascinante. À lire, relire et méditer !

"Pas pleurer" de Lydie VALVAYRE (Ed. Seuil, 2014)

« Pas pleurer », le roman de Lydie SALVAYRE s’est révélé quelque peu atypique et parfois même dérangeant pour le lecteur que je suis. L’histoire se trame par le croisement de deux voix, celle de Bernanos et celle de Montse, la mère de la narratrice. Bernanos ne peut taire le soutien scandaleux à ses yeux des prélats de l’Église espagnole à Franco. Montse a, semble-t-il, tout oublié de sa longue vie, sauf son emballement pour les idées libertaires d’une certaine jeunesse des années 36 à 38.



Ces deux voix se distinguent clairement dans le récit, elles se complètent, se confortent.
L’une, celle de Bernanos, est directement inspirée de son livre « Grands cimetières sous la lune ». L’écriture de SALVAYRE y est dense, réfléchie, forte. Parfois complexe, touffue mais toujours en révolte contre la monstruosité de l’Église qui donne sa bénédiction à la terreur exercée sur les mauvais pauvres , eux qui osent s’ouvrir à d’autres courants que la pensée unique et malfaisante d’une religion au service d’une dictature.
L’autre, prêtée à Montse, jeune fille pauvre qui, à 15 ans, est prise dans le tourbillon des courants de pensées libertaires d’une jeunesse qui refuse ce dictat franquiste et religieux. Dans la plume de VALVAYRE, cette voix parle une langue fréquemment mal menée, souvent drôle, parfois énervante, notamment par l’abondance de mots, d’expressions, de phrases, de paragraphes entiers écrits en espagnol sans aucune note pour le lecteur que je suis, moi qui n’en possède pas le moindre mot.


Tout au long de ce roman, j’ai donc oscillé entre l’envie de poursuivre et l’envie d’arrêter ma lecture. Ce qui m’a poussé à aller jusqu’au bout, c’est la réflexion, tellement encore urgente pour nos jours, à propos des mécanismes, complexes et bien difficiles à appréhender qui poussent des personnes à rallier une cause, à la quitter, à la récupérer. À faire alliance, à trahir la cause, à se masquer les vraies raisons de combattre, d’en vouloir et à se retrancher derrière des idéologies parfois justes, parfois fumeuses, mais presque toujours portées par ceux qui ne vont pas eux-mêmes au combat. Les harangueurs ne sont pas de la chair à fusil !


C’est donc un livre à lire pour les idées et le débat qu’il ouvre ! … Pour l’écriture, je devrais dire « les écritures », je suis nettement moins convaincu !


À chacun de se faire une idée sur la pertinence du prix Goncourt 2014 accordé pour ce roman…

"La liste de mes envies" de Grégoire DELACOURT (Ed. Le livre de poche n°32998)

« La liste de mes envies », livre de Grégoire DELACOURT a été adapté, sous le même titre, pour le cinéma et le théâtre. Je n’ai vu ni le film, ni la pièce et heureusement ! Quel aurait été alors mon espace de liberté pour voir et entendre les personnages du roman comme bon me semble ?
J’ai souvent pensé que, par l’imposition du modèle physique des acteurs, de leurs tonalités expressives, de leurs gestuelles, voire même de leurs silences, le cinéma, le théâtre tuent l’imaginaire du livre. En effet, ma responsabilité de lecteur est de rencontrer, en miroir, les personnages comme je les ressens et non comme on me les sert.
Dans ce livre de DELACOURT, sympathique petit opus, sans plus, il n’y a finalement que ce plaisir que je peux m’offrir. Car l’intrigue est, somme toute, assez banale : une mercière, une petite vie avec de petits moyens, un couple qui tient dans la tendresse plus que dans l’amour (mais est-ce un défaut ?)… Bref, une vie qui n’a même pas besoin d’être réglée, une petite vie qui se contente d’être ! Et puis un jour, sans même vraiment l’avoir souhaité, Jocelyne, notre mercière, se voit la grande gagnante d’un tirage Euromillions… Heureuse gagnante ? Malheureuse perdante ? DELACOURT nous invite à la suivre jusqu’au bout !
Exit donc l’intérêt de l’intrigue, l’histoire pour l’histoire. Que reste-t-il ? Ma foi, une écriture qui rappelle parfois les formules courtes mais touchantes de FOENKINOS, une belle brochette de personnages d’un roman, personnages que j’ai déjà eu l’occasion de rencontrer dans ma vie. Je les côtoie autour de moi, je me retrouve parfois en eux. C’est populaire sans être populeux. Et les poncifs qui ponctuent le livre font aussi partie de nos vies (l’argent ne fait pas le bonheur, quand il y a de l’argent, il n’y a plus d’amis, …) Mais le personnage central, dans ce roman comme dans nos histoires, ne serait-ce pas le silence. Ce monde, ce gouffre parfois du silence, du non-dit, le refus de partager et de communiquer ce qui nous tient à cœur. En creux, en bosses, c’est, à mon sens, ce qui fait l’ossature d’un récit qui invite – un instant seulement, peut-être – à réfléchir à la liste de nos envies.
Sans prétention, un bon moment de lecture pour qui doit passer le temps sans nécessairement le tuer ! Qu’en restera-t-il ? Un peu de sagesse quand je chercherai à prioriser mes envies ? Pas sûr, mais ce serait déjà ça !

"Plaintes " de Ian RANKIN, (Ed. Le livre de pochen° 33488)

Malcom Fox, nouvel héros de Ian RANKIN est inspecteur aux affaires et plaintes internes à Edimbourg. Son personnage, bien trempé dans les aspects classiques du genre, travaille en solitaire mais avec une équipe, a des problèmes avec l'alcool mais n'y touche plus, a ses certitudes qui s'effilochent et ses doutes qui se tissent, se trament et prennent corps... Les coups durs suivent les coups vaches, les ripostes sont toujours "un cran au-dessus" des attaques ... et, en fin de livre, le bon triomphe des mauvais. Ouf, la morale est sauve!

Ce qui plaît, ici, c'est la naissance d'un nouvel héros, un type auquel on pense volontiers
ne pas pouvoir s'identifier ("on est tout de même pas du même monde, Monsieur!") mais dont on se sent finalement assez proche et qu'on aime parce qu'il s'entête et persévère dans sa recherche de justice.

Et puis, à notre époque où la solitude prend souvent le pas sur la relation, on aime un type qui, peu à peu, apprend à renouer des contacts avec sa famille, sa soeur, son père... On a tous en nous quelque chose de "Malcom Fox"...on a tous à se situer, se resituer par rapport à un père, une mère, une fratrie ou des amis!

Un roman-miroir assez classique dans son genre mais d'une bonne facture, tant en écriture qu'en ruptures et rebondissements de l'intrigue. Bref, un bon polar, une belle brochette de ces gens, tordus ou non, qui font, défont et refondent "un certain quotidien du petit peuple" dont finalement nous sommes.

lundi 8 décembre 2014

"Les tribulations du dernier Sijilmassi" de Fouad LAOUI

Couverture Les tribulations du dernier Sijilmassi

Roman désarçonnant, pas facile à lire. J'ai mis du temps à rentrer dans ce que je crois être la pensée de l'auteur, à tout le moins l'approcher quelque peu.

Adam, ingénieur spécialisé dans la vente de bitume, un peu partout dans le monde, a une révélation, une épiphanie: "Qu'est-ce que je fais là, dans un avion volant à trente mille pieds et propulsé à une vitesse supersonique? Quel est le sens de cette course perpétuelle, de cette accélération de la vie, pourquoi faut-il toujours aller vite, plus vite, trop vite?" Adam décide de démissionner, partant, de perdre tous ces nombreux avantages sociaux que lui conférait son titre de cadre.

Et Adam va partir, à pied, vers sa terre natale. Il veut relier sa vie à celle de ses ancêtres. Il veut retourner sur ces terres qui ont vu vivre son père et son grand père. Il veut y réfléchir et méditer sur ce qui fonde sa vie. Sa démarche est tellement hors normes qu'elle suscitera bien des questions auprès de ceux qui seront témoins de ses tribulations. Et Adam va mesurer la complexité de sa pensée intuitive en réalisant la difficulté qu'il aura à se faire comprendre, à ne pas se laisser récupérer pour les assoiffés de pouvoir qui gravitent autour de ceux qui sortent du lot. 

Le rythme d'écriture est lent, semblant lourd, chargé de digressions, de nombreuses références philosophiques, d'extrapolations imaginaires qui mettent à rude épreuve ma volonté de lecteur d'aller droit au but.  Et justement, c'est là un des propos de l'auteur. Tout au long de son livre (dans lequel j'ai fini par rentrer et que j'ai donc lu avec bonheur) Fouad LAOUI va dénoncer les erreurs et la faiblesse de la pensée conceptuelle quand elle se refuse à interroger chaque mot, chaque idée reçue. Tout y passe, tout est questionné. Quel est le sens de la cadence du monde? Pourquoi chacune de nos sociétés se présente-t-elle comme la seule détentrice du bon pouvoir, de la bonne religion? Pourquoi l'Etat se donne-t-il le droit d'imposer une raison d'Etat pourtant bien souvent bancale et au seul service de ceux qui veulent prendre (encore un peu plus ou plus longtemps) le pouvoir? Est-il possible de permettre à plusieurs courants de pensée de coexister pacifiquement? Est-il seulement possible de se fare comprendre en posant les bons mots sur les idées qui nous habitent? Et pourquoi l'Occident (au travers des nombreuses références littéraires qu'on retrouve dans ce roman) se présente-t-il historiquement comme le berceau des grands courants philosophiques qui, tous, avaient déjà été énoncés par les civilisations antiques, grecques, romaines, arabes? Est-il possible de se positionner entre les extrêmes? Doit-on être fatalement pour l'un et donc contre l'autre? ...

Toutes ces questions, le livre les soulève, ouvre des pistes de réflexion, permet des remises en question... mais c'est à chacun de trouver sa voie et de prendre le temps de marcher lentement vers son intégrité humaine, son Adam originel...

Un roman qui propose un choc des cultures et qui secoue chacune d'elles au coeur même de ses croyances.

mardi 2 décembre 2014

"Le fond de l'enfer" de Ian RANKIN (Ed.: Le livre de poche n° 37044)


Amateur de romans policiers, je découvre Ian RANKIN à travers son roman « Le fond de l’enfer ».  
Oui, je sais, comment est-ce possible de ne le découvrir qu'aujourd'hui??? Ne vous tracassez pas pour moi, je vais me rattraper et lire les autres tomes de la série J. Rebus.

Ecossais, né en 1960 dans le comté de Fife, RANKIN a étudié la littérature à l’université d’Édimbourg, interprété ses chansons dans un groupe rock et écrit son premier polar à la place de sa thèse… Pas très sérieux cela ! Je sais qu’il a finalement rédigé sa thèse de doctorat, c’est bien … mais, pour ma part, il a surtout bien fait de continuer à écrire ! Et à voir les nombreux prix qu’il a reçu pour ses romans, je ne suis pas le seul à le penser.

John Rebus est détective dans cet Édimbourg plutôt glauque, mal famé, confronté à un énorme problème de drogue et de sida. Inspecteur bourru, il combat le mal avec acharnement, prend ses distances avec l’autorité qu’il n’apprécie qu’à moitié et ne se trouve pas mal quand il sympathise avec les personnages objets de ses enquêtes. S’il semble souvent faire tout mal, il le fait bien et pour le bien ! « Le fond de l’enfer » évoque le fond que peuvent toucher certains junkies… mais aussi, et surtout, le fond et même les bas-fonds, dans lesquels la société friquée peut se complaire sans aucun respect du « matériel humain consommé ». Monde de noirceurs et de compromissions !

Plus inspiré par la littérature policière américaine que par celle des polars Britanniques, I. RANKIN fait immanquablement penser à James ELLORY … ce qui, franchement, n’est pas fait pour me déplaire. J’ai aimé !

« Le quatrième mur » de Sorj CHALANDON, (Ed. Le livre de poche, n° 33455).




















Plus difficile à lire que les deux précédents ouvrages lus de Sorj CHALANDON, (Promesse et la Légende de nos pères), « Le quatrième mur » apparaît complexe, dense, inquiétant par sa capacité de nous montrer combien le problème de la guerre est difficile à cerner, à régler, à combattre, à mettre entre parenthèses pour vivre un instant de paix.
Sam, étudiant français d’origine grec et juif, charge son ami Georges, étudiant français et communiste, de mener à bien son projet, un peu fou, de monter Antigone d’Anouilh, sur le lieu même des combats, en plein Beyrouth déshumanisé.  L’idée est de rassembler pour jouer Antigone des acteurs issus de toutes les communautés belligérantes. Palestiniens, juifs, chrétiens, Druzes … et j’en oublie ! Créer, au théâtre, un temps de communion, de paix autour du personnage d’Antigone, personnage qui se caractérise par sa volonté de dire Non ! Son refus de vivre selon les lois du clan, son refus d’être obligé d’obéir à la tradition, au pouvoir en place, à l’Histoire. Antigone qui érige le droit, mieux, le devoir de désobéissance face à un monde qui tourne fou.
Et Georges va faire l’expérience de la guerre, lui qui voulait la paix. Il va prendre la réalité en face, va devoir s’en accommoder, s’y situer et se positionner dans ce conflit où il rencontre chacune des factions, où il est accueilli, où on lui ouvre une terre d’accueil dans leurs cœurs.
Assurément, ce livre est un drame. Celui de l’étudiant, combattant idéologique, qui bascule dans le conflit réel et la destruction de l’humanité. Où sont les valeurs à poursuivre ?  Celui du mari, du père, qui ne peut plus se reconnaître dans les préoccupations futiles de la vie chez nous face à la survie et, plus souvent,  la mort, là-bas. Où sont les valeurs à poursuivre ? Celui du metteur en scène qui bascule dans l’horreur.  Où sont les valeurs à poursuivre, les priorités, le vrai sens de la réalité, de la vie, de la mort ?
Le quatrième mur, en théâtre, est ce mur fictif qui sépare les comédiens du public. Ce mur qui permet aux acteurs de jouer leurs rôles, de dérouler les vies fictives proposées par un auteur face à des spectateurs avec qui ils n’ont pas de contact. Le quatrième mur est celui que ne franchit pas un acteur, sous peine d’entrer en connivence avec le public. Au point de devoir partager ses inquiétudes, ses incompréhensions et, finalement, de rentrer dans la vie, celle qui fait le quotidien, celle qui n’est ni une pièce de théâtre, ni un rêve, ni une utopie mais celle qui est la réalité, dans toute sa noirceur, son cynisme, son manque d’avenir.
Georges, porteur de la kippa de Sam, le juif, finira par traverser ce quatrième mur. Pour quoi ?

Un livre qui, page après page, pose question, pousse à s’interroger, à réaliser combien les conflits sont complexes et les solutions peu évidentes.